• Nous apprenons à devenir des hommes

    by  • 19 novembre 2013 • Masculinités • 3 Comments

    (De San José, Costa Rica) David a 32 ans, c’est un policier costaricain. Il est sorti de prison il y a trois jours : « J’ai connu la vraie solitude. La prison est devenue mon monde. Je suis resté en cellule vingt-trois heures par jour pendant neuf mois. A la fin, j’avais peur de sortir. »

    Dans la salle de séance de l’Institut WEM à San Pedro, dans le centre de la ville, ils sont près de 120 à l’écouter. Certains sont là contraints par la justice, dans le cadre de mesures de protection prises après des violences conjugales. D’autres parce que leur épouse ne leur a pas laissé le choix, les menaçant de rupture. D’autres enfin sont de simples volontaires. L’assemblée semble représentative de la société costaricienne.

    « Et puis j’ai désobéi »

    David porte un jean et une veste de training hors d’âge. Il a les cheveux très courts et ne sait pas quoi faire de ses bras devant tout ce monde. Il paraît mal à l’aise. Sa lèvre tremble un peu, ses yeux sont humides.

    « Il y a un an, j’ai été violent avec ma femme. J’ai été condamné à neuf mois avec sursis.

    Après le jugement, je suis venu à WEM pour participer aux ateliers pour hommes, pour apprendre à gérer ma colère. J’ai fait 45 séances et j’ai compris beaucoup de choses. Et puis j’ai désobéi. J’ai désobéi aux mesures de protection.

    Ce que j’ai fait et que je regrette, c’est d’écrire un message à la sœur de ma femme. Un message. Et ils ont ordonné mon arrestation. »

    « Devenir meilleurs et renoncer à la violence »

    David se tient maintenant comme un policier devant l’assemblée : jambes écartées, mains sur les hanches. Il semble chercher sa ceinture de charge, son pistolet, son étui de menottes, pour prendre la pose. Mais il n’est plus policier.

    Il est un homme nu, seul, et il raconte son histoire au groupe d’hommes qui ont choisi de « devenir meilleurs » et de « renoncer à la violence » en participant aux ateliers :

    « Dans ma cellule, il y avait un homme qui a pris trente-cinq ans pour avoir tué sa femme. Un assassin. J’ai vécu avec lui vingt-trois heures par jour pendant neuf mois. Avec un assassin. »

    David se pince le nez, baisse le regard et marque une pause. Il est ému. L’assemblée est muette. Alvaro Campos, le directeur de WEM qui anime le début de cette séance, s’approche de David et lui met la main sur l’épaule. Il l’encourage à continuer : « Prends ton temps »

    David reprend, mais sa voix chevrote : « C’est dur la prison quand on est policier et que les prisonniers le savent. » Nouvelle pause, David sanglote seul. Dans cette salle aux murs verts et aux néons tremblants, il a l’air d’un enfant triste.

    Violence de genre et féminicide

    Il y a cinq ou six retraités, une vingtaine de personnes entre 40 et 60 ans, vingt entre 30 et 40, et quelques plus jeunes. Des hommes en costume, en tenue de sport, en bleu de travail ou en tenue de ville. Des moustachus, des à lunettes, des ventripotents et des athlètes. Des bien sapés, des dépenaillés. Urbains tout de même, pour la plupart.

    Ils se sont adressés à l’Institut WEM, qui se propose de redéfinir la masculinité, d’éduquer des hommes nouveaux et de prévenir les violences domestiques.

    Les violences intrafamiliales sont problématiques dans toute l’Amérique latine. L’histoire violente (régimes militaires, révolutions et autoritarisme, à tour de rôle) et la tradition patriarcale engendrent des dynasties d’hommes violents avec leur épouse et avec leurs enfants.

    La banalisation de la violence, due aux actes connexes, à la circulation de la drogue et aux actions des gangs, est également une cause du recours presque automatique à l’intimidation et à l’exercice de la force. Un excellent article de Manuela Masa pour Itebco.be dresse l’inventaire de la violence endémique et de l’état des meurtres de femmes en Amérique latine. Au Costa Rica, plus de 200 femmes chaque jour s’adressent aux autorités pour dénoncer un mari violent.

    Contraints à être puissants, virils, dominants

    WEM compte quinze employés, psychologues et travailleurs sociaux et un réseau d’hommes « Red de Hombres » – une cinquantaine de bénévoles – qui s’engage auprès de l’Institut pour organiser les activités. Les professionnels ont créé une méthode pour faire travailler les hommes sur leurs valeurs et leurs histoires, et leur proposer de s’engager à être non violents.

    Il s’agit d’aborder le machisme de front. D’expliquer aux hommes par quelle construction sociale ils sont contraints à être puissants, virils, dominants, et à se comporter de manière à le faire savoir.

    Logo de WEM

    Pour cela, de nombreux ateliers sont organisés. Des séances de groupe comme ce soir, des cours de gestion de la colère, de gestion de la séparation matrimoniale, des cours pour apprendre à être un bon père, des séances pour discuter de la masculinité et du rôle de l’homme…

    Affiche de WEM

    En outre, l’Institut propose des ateliers destinés aux adolescents et aux jeunes hommes, qui sont invités à se pencher durant des séances d’une journée sur leurs rôles, sur la question de l’égalité et de la prévention de la violence contre les femmes.

    L’assistance est impressionnante : lors de ma dernière visite à une séance de groupe, 120 hommes étaient présents.

    Les femmes ont changé, pas les hommes

    Alvaro Campos dit que les femmes ont changé :

    « En Amérique latine comme ailleurs, l’émancipation leur permet d’accéder aux études, de revendiquer le droit de travailler, de vivre en société, de partager les tâches domestiques…

    Cette émancipation a été expliquée aux femmes latino-américaines dans les écoles, par les mères, tantes ou sœurs. En revanche, les hommes n’ont reçu aucune mise à jour. »

    Personne n’est là pour leur indiquer que quelque chose a changé dans la distribution des rôles et des tâches. La source de leurs connaissances en matière de vie de couple, c’est le père. Les jeunes hommes costariciens, nicaraguayens, guatémaltèques ou mexicains reproduisent les actes qu’ils ont vus – ou subi – durant leur enfance :

    « Ils échouent dans leurs relations de couple. Beaucoup d’hommes qui s’approchent de WEM le font parce qu’ils ne parviennent pas à faire durer une histoire d’amour, à vivre en couple, à garder leur famille. Ils perdent leur femme, leurs enfants et doivent verser des pensions alors qu’ils ne gagnent presque rien. »

    La justice costaricienne est moderne. Les violences intrafamiliales sont sévèrement punies et les expulsions de domicile, interdictions de visite aux enfants et versements de pension alimentaire sont ordonnés chaque jour par les tribunaux suite aux plaintes des épouses et mères.

    Les machos de boulevard n’ont pas changé

    Les attitudes des hommes latino-américains n’ont pas bougé depuis l’époque des conquistadors. Quelques semaines au Costa-Rica suffisent pour en juger. Exaltation de la virilité, exagération des signes extérieurs prétendus d’autorité, les hommes de la rue se comportent comme des cowboys.

    Les hommes sifflent encore les femmes sur les trottoirs, klaxonnent, font des clins d’œil et ricanent en groupe. Si toutes les femmes de ces contrées ne sont pas encore passées au combat féministe, la distance qui sépare les attitudes médiévales des machos de boulevard et la modernité des femmes du XXIe siècle est énorme.

    Rutman est psychologue et anime les ateliers de gestion de la colère à l’institut WEM :

    « Désespérés, de nombreux hommes comprennent qu’ils doivent apprendre quelque chose de nouveau. Ou alors on le leur suggère. Une femme, une sœur, une fille ou des amis qui ont entendu parler de WEM à la télévision ou dans les journaux. Un juge, un tuteur, un assistant social aussi, parfois. »

    « Macho et autoritaire », envoyé par sa femme

    Durant cette soirée de groupe du mois de décembre, les hommes sont encouragés à parler par les animateurs. Ils les poussent à raconter leurs histoires et leurs mésaventures, et lorsqu’un participant ose, cela devient une séance de thérapie. Les règles sont répétées en début de séance : « Parler de ce que nous ressentons, écouter les autres. »

    Alberto a 28 ans. Un animateur lui donne la parole parce qu’il ne le connaît pas ; c’est pourtant sa onzième session. Alberto dit qu’il a été envoyé ici par sa compagne parce qu’il est macho et qu’il est autoritaire. Alberto a été violent avec ses enfants et son épouse se plaint d’être terrorisée. Alex l’interroge

    « Comment as-tu appris à être ainsi ?
    – A la maison. Mon grand-père m’a élevé. Il me frappait avec sa ceinture et lâchait les chiens sur moi quand je ne fais pas les choses comme il le voulait. »

    Cette confession en amène d’autres. En une séance de trois heures, les histoires de ces hommes aux dehors solides, virils, se succèdent. Aldo a 50 ans environ. Il en dit peu au début puis se laisse aller et révèle qu’il a été torturé par ses parents, qui lui baignaient les mains dans l’eau bouillante lorsqu’il avait 6 ans.

    « J’ai hérité du trône de mon père »

    Aldo pleure longtemps, dans un silence gênant cette fois. Il dit comprendre qu’il est devenu l’homme violent qu’il a connu : son père. « J’ai hérité du trône de mon père », résume-t-il.

    « J’avance, grâce aux séances de WEM. Mais ma femme et mes enfants, qui ont grandi, me disent encore qu’il sont terrorisés lorsqu’ils me désobéissent. Combien de temps il me faudra pour regagner leur confiance ? Combien de temps ? »

    Au centre de cette Amérique latine, dans cette salle laide et sans chaleur, les hommes parlent de l’amour des pères, des caresses des mères, des jeux d’enfants et de la tendresse qui manque. L’image de l’homme latino macho et sûr de lui se fend. Ils ne sont qu’une grosse poignée, mais WEM fait son chemin. L’idée d’une remise en cause de la masculinité virile et autoritaire avance.

    J’ai quitté mon travail d’inspecteur de police en Suisse, après quinze ans de carrière. Depuis un an, je vis à San José, Costa Rica, avec ma famille. Nous nous sommes engagés pour une mission de deux ans, au service d’organisations non gouvernementales. A l’Institut Wem, je participe à l’animation des travaux de groupes pour les hommes et je dirige le programme de thérapie par le théâtre et l’apprentissage de l’expression corporelle. 

    J’ai écrit cet article en janvier 2013. Il a été publié par plusieurs médias en ligne et journaux francophones et anglophones. Il figure en version longue sur le blog L’Homme Simple.

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    Expatrié Suisse au Costa Rica. Père de deux petites filles. Travaille avec les hommes sur la masculinité.

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    Expatrié Suisse au Costa Rica. Père de deux petites filles. Travaille avec les hommes sur la masculinité.

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    3 Responses to Nous apprenons à devenir des hommes

    1. 20 novembre 2013 at 18 h 25 min

      Très touchant comme témoignage….

    2. Emile Bela
      21 novembre 2013 at 10 h 19 min

      Quoique je le trouve un peu trop long (tu aurais pu le faire en deux volets, je penses), je le trouve assez excellent comme Billet!
      Félicitation!

    3. 1
      5 mars 2019 at 21 h 02 min

      1″‘`–

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